LE SOFA

A. DAMANTANG CAMARA: « le mouvement à la CENI, c’est forcément au bénéfice de… »

Dans ce nouveau numéro de notre rubrique Interview, nous sommes à la rencontre d’Albert Damantang Camara, le porte-parole du gouvernement. Avec lui nous avons tout d’abord parlé de la problématique de l’impunité et de la perspective de la reprise des manifestations politiques, annoncée par l’opposition républicaine. Mais ce fut aussi l’occasion de l’interroger sur des questions qui touchent plus directement à son département, dont la redynamisation de l’enseignement professionnel et le récurent sujet de l’emploi. Lisez plutôt

Ledjely.com : Dans le sermon qu’il a délivré à l’occasion de la fête de ramadan, l’imam de la mosquée Fayçal a flétri l’impunité et exhorté le gouvernement à faire appliquer la loi. Que pensez-vous de cet appel de sa part ?

Albert Damantang Camara : C’est un appel qui enfonce des évidences et des portes ouvertes, comme on dit. C’est bien de le rappeler. Naturellement, c’est dommage qu’on soit obligé de le rappeler à ce niveau-là. Parce que le respect de la loi un des piliers fondamentaux de tout Etat de droit et de toute démocratie. Malheureusement, on peine encore à remplir cette obligation pour chaque citoyen, mais également pour les autorités. Donc, c’est à juste titre que l’imam a été obligé de rappeler cette exigence. Ce n’est pas la seule d’ailleurs qu’il a rappelée.

Dans la même veine, un rapport récemment sorti par le département d’Etat américain range la Guinée sur une liste noire des pays tolérant le trafic des êtres humains. Les spécialistes estiment là aussi que le problème est surtout lié à l’impunité des présumés auteurs de ce trafic. Finalement, la question est celle de savoir en quoi est-il difficile à la Guinée de lutter contre l’impunité ?

Je crois qu’il y a d’abord un aspect qui est la perception. Je ne crois pas qu’il y ait tant d’impunité que ça. C’est vrai, ne serait-ce par la publication de ce rapport, on doit admettre que l’identification des présumés auteurs ait été difficile. Mais vous vous souviendrez qu’en février déjà, en conseil des ministres, cette question du trafic des enfants avait été évoquée, avant même que la ministre de l’action sociale entame des actions. Et dernièrement, il était question du mariage précoce. Il n’y a pas très longtemps encore, une autre communication de la ministre de l’action sociale a attiré l’attention sur le travail des enfants en zones minières et l’abandon de l’école. Donc, ce sont des thèmes dont le gouvernement est conscient et sur lesquels il est engagé. Au regard des Américains, la gestion de ces questions ne satisfait pas à toutes les conditions qu’ils exigent, mais nous n’attendons pas un rapport d’une puissance étrangère pour prendre à bras-le-corps les problèmes de société tels que ceux qui sont évoqués ici. C’est de la responsabilité du gouvernement de les aborder, que ce soit par la persuasion de la sensibilisation, mais également de la sanction. Et au niveau de la sanction, je répète, c’est plutôt une perception qu’une réalité. Je crois que ce pays a eu par le passé des situations…On avait peur de s’attaquer, de sanctionner. Mais il vous souviendra que lors du premier mandat, il y a eu tout de même trois grandes autorités qui ont été sanctionnées par les tribunaux. En l’occurrence, c’étaient des gouverneurs. Lorsqu’un Etat n’a pas peur de sanctionner des gouverneurs, je ne vois pas en quoi il serait réticent à sanctionner d’autres comportements ou d’autres acteurs. C’est peut-être qu’il n’y a pas suffisamment de moyens pour repérer les coupables, et donc les sanctionner. C’est peut-être à ce niveau qu’il faut renforcer la chaine judiciaire pour arriver à un niveau de perception de notre capacité de sanctionner qui nous permettra d’avoir de meilleurs résultats et une meilleure perception par la population.

L’autre sujet préoccupant de l’heure, c’est la perspective de la reprise des manifestations par l’opposition. Que pensez-vous de cette nouvelle menace ?

Vous l’avez dit vous-même, c’est une menace. Normalement, dans une démocratie qui fonctionne et dans une situation apaisée, la perspective d’une manifestation ne devrait pas être une menace. Mais vous avez raison. L’histoire nous enseigne que très souvent, ces manifestations dégénèrent en violences fatales à certains et à la quiétude sociale. Donc, on ose espérer que cette fois-ci, si effectivement manifestation il y a, elle se déroulera conformément à la réglementation et surtout dans un esprit apaisé. Ça s’est déjà fait par le passé. Il y a eu des manifestations qui se sont déroulées sereinement. Pourquoi pas cette fois encore ? A condition que les acteurs veuillent bien qu’il en soit ainsi. Ceci étant, l’une des solutions, ce serait tout simplement qu’il n’y ait pas de manifestation, parce que les acteurs comprendront que ce n’est pas nécessaire. Et j’ose croire qu’avec la poursuite du dialogue, tel que le ministre de l’administration du territoire le fait actuellement, l’adoption du nouveau code électoral, le remue-ménage qui se passe à la CENI avec la prise de conscience qu’il faut mieux faire fonctionner cette institution, l’opposition comprendra qu’il n’est pas nécessaire de rendre les choses plus difficiles.

Finalement, pour vous, ce qui se passe à la CENI, c’est plutôt positif ?     

Disons qu’au-delà du résultat-ce n’est pas ce qui m’importe-c’est le fait qu’il y a du mouvement dans cette institution. Et les gens bougent parce qu’ils estiment que ça ne va pas à l’intérieur. Quel que soit le résultat qu’il y a derrière, c’est déjà cette prise de conscience qui est importante. Maintenant, sur ce qui se passe, est-ce que c’est légal ou opportun ou pas, c’est une autre question qui ne m’appartient, puisque c’est une institution indépendante, qu’il ne m’appartient pas de juger ou d’apprécier. Mais toujours est-il que depuis quelques semaines, on s’aperçoit qu’au sein de la CENI, il y a un débat interne pour qu’il y ait une meilleure gouvernance. Et c’est forcément au bénéfice du processus démocratique.

L’essentiel des revendications dont se prévalent les opposants tourne autour de la tenue des élections locales. Ne trouvez-vous pas que ces élections ont quand même retardé ?

Ah oui. Bien entendu. Mais je noterais qu’un pays pas loin d’ici et qui est reconnu exemple et chantre de la démocratie, n’a pas organisé d’élections locales depuis 1987. Je crois que c’est le Togo. Naturellement, ce n’est pas une excuse. Mais ça permet de relativiser, quand on sait que nous venons de plus loin qu’un pays comme le Togo et que nous sommes en train de travailler avec l’opposition pour permettre à notre processus démocratique de s’améliorer. Si les choses étaient aussi simples que cela, il n’y aurait pas eu besoin de plusieurs accords politiques et tous ces remue-ménages, de recomposer la CENI ou de réviser le code électoral. C’est bien parce que la structure même de notre démocratie, aussi bien dans ses textes que dans ses acteurs, n’était pas favorable à la tenue des élections qu’elles ne se sont pas tenues. Et tout ce qui s’est passé depuis le démontre amplement. Maintenant que ces étapes sont en train d’être franchies, on peut croire qu’elles vont enfin se tenir et que la suite ne sera qu’une répétition automatique d’une bonne gouvernance dans le processus électoral. On n’aura plus à traverser ces étapes si difficiles et ces retards qui, effectivement, ne font pas honneur à notre pays.

En tant que ministre de l’enseignement technique et de la formation professionnelle, vous avez notamment pour objectif de convaincre la jeunesse guinéenne à s’orienter vers les filières de l’enseignement technique, plus en phase avec les besoins de développement du pays et plus aptes à offrir de l’emploi. Quel accueil réserve-t-on à ce message ?

Alors, il est bien compris, mais pas encore suffisamment. C’est pourquoi nous continuons à faire des efforts pour rendre l’enseignement technique plus attractif. Nous sommes appuyés par un certain nombre de partenaires et sur le budget national lui-même, nous faisons beaucoup d’effort. Nous allons mettre à la disposition des populations et des jeunes plusieurs nouvelles écoles de formation professionnelle et ensuite rénover nos programmes. Nous venons de recruter encore 500 nouveaux formateurs. Donc, nous faisons beaucoup d’efforts pour rendre l’enseignement technique et la formation professionnelle plus attractifs. Nous sommes encouragé par le fait que d’année en année, les effectifs augmentent, certaines fois beaucoup plus que d’autres. Mais en tout cas, ça augmente et ça encourage pour la suite.

En termes de réformes, que faites-vous concrètement pour rendre attractif l’enseignement technique guinéen ?

D’abord, une meilleure gouvernance des établissements. On fait de telle sorte que les directeurs des établissements soient beaucoup plus responsables. Et nous avons rappelé ce principe à la dernière convention des chefs d’établissements à Mamou. Nous faisons en sorte que les programmes correspondent aux besoins du marché de l’emploi, en associant beaucoup plus le secteur privé et les professionnels à la gestion des établissements et à l’évaluation des apprenants. Nous équipons les centres de formation professionnelle et nous en construisons d’autres. Donc, avec ces différentes mesures, nous pensons que les jeunes vont percevoir l’utilité d’aller apprendre un métier et de définitivement changer de paradigme. Très bientôt, vous verrez une campagne de communication sur l’ensemble des médias qui donnera ces informations aux jeunes et qui devrait permettre également encore plus d’attractivité vers la formation professionnelle.

Est-ce que vous avez l’impression que cette politique de réorientation que vous essayez de mettre en place, s’inscrit dans une dynamique globale du gouvernement ?

Oui, bien sûr. Je vous rappelle que la dynamique de redynamisation de l’enseignement professionnel a été marquée symboliquement par une action personnelle du chef de l’Etat, qui a débloqué $20.000 de sa propre poche pour que l’étude de faisabilité de la construction des Ecoles régionales des arts et métiers (ERAM) soit disponible et qu’elle permette le financement. D’ici quelques années, on va avoir plus d’une dizaine de nouvelles écoles professionnelles. Cela fait trente ans que la Guinée n’a pas eu de nouveaux établissements d’enseignement technique. Donc, c’est la démonstration, si besoin était, de la volonté au plus haut niveau, celle du président de la République, de faire de l’enseignement professionnel et l’apprentissage des métiers, les piliers du développement. Notre département a été classé prioritaire dans le programme du contrat de développement-désendettement de l’Agence française de développement (AFD), c’est bien parce qu’on a décidé ainsi. Et chaque année, des efforts sont faits pour améliorer notre budget. Donc, définitivement, l’ensemble du gouvernement, que ce soit le ministère des mines qui s’appuie sur nous pour beaucoup d’actions destinées à l’emploi, à la promotion du contenu local et à la législation. L’ensemble du gouvernement, disais-je, est mobilisé pour renforcer la formation professionnelle.

Vous avez aussi en charge l’emploi et le travail. Maintenant que la Guinée est sortie d’Ebola et que l’économie du pays se relève progressivement, qu’envisage le gouvernement pour répondre à l’immense besoin d’emploi de la part de la jeunesse guinéenne ?

Mobiliser toutes nos ressources et tous nos partenaires techniques dans cette optique-là. Vous avez des projets comme celui qui s’appelle booster les compétences qui répond à un de ces objectifs. Vous avez les initiatives du président de la République à travers les maisons de l’emploi et des compétences qui sont en train de se déployer à l’intérieur du pays. Vous avez aussi l’initiative du ministère des mines qui vient de boucler un atelier sur le contenu local pour vérifier que les projets miniers bénéficient effectivement aux populations. Enfin, vous avez tous ces grands projets en termes d’infrastructures comme le barrage de Souapiti et les autres à venir qui devraient booster l’emploi en Guinée. Notre mission est de faire de telle sorte que les jeunes guinéens aient les compétences techniques et professionnelles pour occuper ces emplois.

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry

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